Par Marion Riegert
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Cinq parcours de vie dans la psychiatrie sous le national-socialisme

Dans sa thèse qu’elle soutiendra le 12 décembre, Léa Münch, doctorante au laboratoire Sociétés, acteurs, gouvernement en Europe (Sage – CNRS/Unistra), s’infiltre derrière les murs des instituts de psychiatrie en Alsace à l'époque du national-socialisme (1940-1944) pour mettre en lumière différents parcours de vie entre Strasbourg et l’asile de Hadamar en Allemagne devenu un symbole de l’euthanasie nazie.

Schizophrènes, dépressifs, alcooliques, personnes âgées présentant des troubles ou tout autre individu sortant du cadre de la société, encore plus stricte sous le national-socialisme, les quelque 3 400 patients de la clinique psychiatrique de la Reichsuniversität avaient des profils variés. En cas de maladies chroniques, selon l'évaluation des médecins ou par manque de places, ils étaient envoyés dans les asiles de Hoerdt et de Stephansfeld.

Le fonctionnement de la prise en charge psychiatrique est un élément important et quasiment inexploré en Alsace durant la période du national-socialisme, souligne Léa Münch, membre de la Commission historique internationale et indépendante dont l’objet est de reconstituer l’histoire de la Faculté de médecine de la Reichsuniversität Straßburg.

Une différence de traitement entre les patients

Il y avait une grande différence de traitement entre les patients, les asiles pouvant être un lieu de traitement, de guérison, de prison, d’internement ou de fin de vie, poursuit la doctorante. Chaque chapitre de sa thèse part d’une bibliographie emblématique retraçant la vie des patients avant, pendant et après l’internement, pour dérouler un aspect de la prise en charge psychiatrique, en tenant compte de leur point de vue mais aussi de celui de leurs proches.

L’occasion de découvrir l’histoire de la cantatrice Luise Reuss (1911-2000), traitée par électrochocs pour maladie maniaco-dépressive à la clinique psychiatrique de la Reichsuniversität. Cette dernière, dont la mère a été euthanasiée dans une institution du national-socialisme, bénéficie alors de la protection du directeur, qui entretient une correspondance exceptionnelle avec son père.

Transférée à Stephansfeld, elle y meurt oubliée dans les années 1950

Dans sa thèse aussi, le parcours d’une travailleuse forcée ukrainienne, Natascha Smoljarowa (192?-1953). Transférée à Stephansfeld, elle y meurt oubliée dans les années 1950. Ou celui de Gottlieb Bauer (1893-1944), un jardinier accusé d’« amoralité », puis  d’« asocialité », stérilisé de force et interné dans un asile psychiatrique dans le pays de Bade en Allemagne. En 1942, les établissements badois étant de plus en plus surpeuplés, il est transféré à Hoerdt où il est contraint de suivre une « thérapie par le travail ». Il meurt en 1944, au camp de concentration de Natzweiler.

Des victimes invisibles

Autre profil, celui de Mina Schabinger (1905-1944). Cette mère célibataire est internée pendant plus de dix ans dans des asiles badois puis alsaciens, jusqu’à sa mort, à l’été 1944. Un faisceau d’indices suggère que le personnel la laissa intentionnellement dépérir dans le cadre de la politique d’ "euthanasie" décentralisée. Sans oublier l’ouvrier alsacien Alphonse Glanzmann (1895-1970), obligé de s’appeler « Alfons » sous l’occupation. Transféré et interné à Hadamar, il devint malgré lui un rouage de la machine de mise à mort quotidienne de l’asile psychiatrique, dont il a survécu.

Des bibliographies mises en lumière grâce notamment aux dossiers médicaux. C’était difficile car il n’y avait aucun ordre, juste une chambre pleine de cartons, mais aussi via la rencontre avec les familles des patients comme le fils de Luise Reuss ou les petites-nièces d’Alfons Glanzmann.

Aujourd’hui, tout a changé, il y a une résonnance avec les familles et le public sur ces sujets

C’est ce qui m’a le plus marquée. Jusque dans les années 1980, ces victimes sont restées invisibles dans les sociétés allemande, française et surtout alsacienne. Aujourd’hui, tout a changé, il y a une résonnance avec les familles et le public sur ces sujets. Il faut intégrer ces histoires dans la politique mémorielle mais aussi dans le quotidien de l’enseignement des professions de santé, rapporte Léa Münch, qui souhaite poursuivre ses recherches en s’intéressant à d’autres parcours de vie.

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