Par Elsa Collobert
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« Supplementary Elements », ou quand le laser catalyse le dialogue entre l’artiste et le physicien

L’amour de la lumière et des images en mouvement : c’est ce qui rassemble Silvi Simon et Wilfried Uhring, et marque le point de départ de leur collaboration. Le second, enseignant-chercheur en électronique au sein du laboratoire ICube, a mis à disposition de l’artiste visuelle sa caméra révolutionnaire. A la clé : de surprenantes images à admirer à toute heure, sur le campus, dans le cadre du projet « Supplementary Elements ».

En plus d’une passion, ils partagent un vocabulaire commun : c’est la découverte qu’ont faite Silvi Simon et Wilfried Uhring au cours de leurs séances de travail communes. On s’est rendu compte qu’on parlait tous les deux de "recherche" pour qualifier notre démarche. Dans un atelier ou un laboratoire, c’est finalement d’exploration qu’il s’agit !, soulignent-ils, l’un et l’autre toujours prompts à s’extasier devant les rebondissements d’un photon ou la diffraction d’un laser.

Une passion partagée pour la captation de l’image animée, et son indispensable corollaire : la lumière

A l’origine de la formation de cet improbable binôme : une passion partagée pour la captation de l’image animée, et son indispensable corollaire, la lumière. Au sein de son équipe, Systèmes et microsystèmes hétérogènes (ICube), Wilfried Uhring a mis au point une caméra révolutionnaire, capable d’enregistrer l’équivalent de 100 milliards d’images par seconde. Silvi Simon, formée au cinéma d’animation, explore la fixation de l’image sur pellicule argentique, notamment au sein de son laboratoire cinématographique artisanal strasbourgeois, le collectif Burstscratch. Elle avait déjà collaboré avec des scientifiques, lui jamais avec des artistes. Mais j’ai deux filles artistes à la maison. La cadette, qui va rentrer en école d’art, est très fière de voir son père rejoindre son domaine par des voies détournées ! souligne-t-il en riant.

Lorsqu’elle lance Supplementary Elements, projet d’exploration des liens entre images et sciences de la matière, en 2018, Emeline Dufrennoy a l’idée de les réunir. Que deviennent ces "supplementary informations", annexes de tout article scientifique ?, interroge la conseillère artistique.

Lumineuse intuition

Lumineuse intuition, puisque de ce dialogue fécond sont nées deux œuvres, Saltare cum lux (Danser avec la lumière) et Currere post lucem (Courir après la lumière), résultats d’expérimentations communes. Des diffractions et recompositions de lumières, obtenues en y combinant l’attirail de Silvi Simon – verre, miroirs, boules d’eau, prismes – deux moments-clés ont été fixés par la caméra de Wilfried Uhring. Le premier sous forme de vidéo, le second de succession d’images fixes.

A force d'échanges, chacun rend les particularités de son exploration compréhensible à l'autre. Les choses se précisent en action, sous la caméra. Certains « échecs », comme les vues des impulsions lumineuses dans de la fumée en mouvement, offrent à l’artiste une meilleure compréhension des subtilités de fonctionnement de cet outil. Les prises de vues les plus simples, comme l'utilisation d'une eau turbide pour révéler le faisceau du laser, se révèlent des plus étonnantes.

Joie partagée

A Wilfried Uhring, l’expérience offre même « une émotion de science rare. Ça fait vingt ans que j’étudie les propriétés des lasers, mais jamais je n’avais eu l’occasion d’observer la trajectoire d’une impulsion dans sa plus simple expression ». Ce film est présenté dans le parcours : Saltare cum lux est une véritable danse avec la lumière, qui rend compte de la joie partagée par cette révélation.

Les deux complices ne souhaitent pas s’arrêter en si bon chemin. Il a fallu ensuite trouver comment rendre compréhensibles nos images au public, car c’est là tout l’enjeu auquel chaque artiste ou scientifique doit s’astreindre : rendre communicable les résultats de son exploration au plus grand nombre ! souligne Silvi Simon. Dans l’installation Currere post lucem (Courir avec la lumière) visible boulevard de la Victoire, à pied ou depuis le tram, la séquence d’images s’étale sur 41 mètres et représente une scène de 3 000 picosecondes. Comment représenter cela au commun des mortels, qui comme moi est sûrement perdu dès qu’un nombre compte plus de neuf zéro ? J’ai trouvé cette comparaison parlante : à la même échelle, pour représenter une seconde, on parcourrait 341 fois le tour de la Terre.

Plus on apprend, plus on comprend, plus on peut éprouver d’émotions. C’est un moyen d’ouvrir sans cesse de nouvelles portes

Une démarche pleine de sens également pour Wilfried Uhring, vulgarisateur convaincu et familier de la Fête de la science. Même si tous deux ne s’extasient pas sur la même chose dans une image – dans la vidéo Saltare cum lux, le halo lumineux suivant l’impulsion laser évoquant « un esprit » pour Silvi laisse Wilfried plutôt froid, scientifiquement parlant – ni l’un ni l’autre ne souhaitent dissocier émotion et rationalité. Plus on apprend, plus on comprend, plus on peut éprouver d’émotions. C’est un moyen d’ouvrir sans cesse de nouvelles portes.

* Le projet s’inscrit dans le cadre de l’Initiative d’excellence (Idex) de l’Université de Strasbourg et a bénéficié d’une aide de l’Etat au titre du Programme d’investissements d’avenir

Du 25 avril au 22 mai, arts et sciences dialoguent sur le campus universitaire

C’est à un parcours artistique à ciel ouvert que convie Supplementary Elements, au gré des œuvres, installations photographiques, plastiques, vidéo et sonores, disséminées sur le campus de l’Esplanade.

Porté par le Service de l’action culturelle de l’Université de Strasbourg (Suac), avec l’accompagnement et le conseil artistique d’Emeline Dufrennoy, Supplementary Elements* propose un nouvel éclairage quant aux liens unissant avancées scientifiques d’aujourd’hui et expressions artistiques contemporaines. La manifestation contribue à la compréhension des enjeux des dernières découvertes dans les domaines scientifiques tout en mettant en lumière la relation entre les sciences avec la production d’images ou de sons : modulations sonores déclenchées par la présence de visiteurs, installations vidéo génératives par intelligence artificielle, modélisations de la Voie lactée...

Collaborations entre artistes et chercheurs, créations open science, workshops et enseignements, programme de transmission des savoirs... : le travail de recherche et de conception est aussi important que la restitution de ce printemps !
S’appuyant autant sur les nouveaux outils numériques offerts par la recherche que les collections historiques de l’université, le Suac a pu avec ce projet explorer la richesse de la thématique art/science en associant plusieurs laboratoires et services de l’université à des artistes plasticiens.

En chiffres

Supplementary Elements, ce sont...

17 œuvres et installations photographiques, plastiques, vidéo et sonores
11 sites du campus universitaire de l’Esplanade
5 collaborations artistes/chercheurs
5 artistes : Mustapha Azeroual, Silvi Simon, Lionel Bayol-Themines, Olivier Crouzel et Thierry Fournier
9 unités de recherche associées
4 années d’expérimentations

Le parcours de 17 œuvres

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