Par Elsa Collobert
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Echo de Lioubimovka à Strasbourg : « Donner à entendre des voix dissidentes »

Accueilli du 26 au 28 novembre, le festival indépendant de théâtre russophone en exil Lioubimovka a investi plusieurs lieux de l’Université de Strasbourg. Lectures, discussions et journée d’études ont rythmé cet événement engagé pour la paix, la liberté d’expression et la recherche-création. Entretien avec deux de ses coordinateurs, Emmanuel Béhague de la Faculté des langues et Sylvain Diaz de la Faculté des arts.

Comment se sont déroulés ces trois jours de « dramaturgie russophone contre la guerre » ?

Sylvain Diaz : C’était un moment important pour l’Université de Strasbourg, qui a fait le choix d’accueillir Lioubimovka pour sa deuxième édition française, après Paris. Ce festival indépendant de théâtre russophone a choisi l’exil dès 2022, au moment de l’invasion de l’Ukraine par Vladimir Poutine, afin de rester un espace de rencontres, d’expérimentation et de liberté.
 Echo de Lioubimovka a aussi permis d’engager une réflexion sur les mutations du théâtre contemporain dans le cadre d’une journée d’études organisée au Studium le 28 novembre qui portait sur le « Retour de la guerre. Dramaturgie au miroir des conflits contemporains ». Les discussions n’ont pas concerné que l’Ukraine, mais aussi la Palestine ou le Liban. Le point de départ était l’ouvrage de David Lescot, Dramaturgies de la guerre (2001), paru peu avant les attentats de New York en 2001 : nous avons commencé à explorer l’angle mort de l’après 11 septembre, notamment grâce aux interventions de Yana Meerzon de l’Université d’Ottawa et d’Oriane Maubert, maître de conférences en arts du spectacle à l’Unistra, qui ont montrés comment une jeune génération à Kiev se réapproprie une pratique ancienne de la marionnette, le Vertep, revendiquée par la Russie. Ce travail donnera lieu à une publication et se poursuivra sur d’autres terrains.

Elargir la réflexion esthétique aux dimensions géopolitiques et sociologiques.

Emmanuel Béhague : L’enjeu était en effet d’élargir la réflexion esthétique aux dimensions géopolitiques et sociologiques. L’intervention d’Astrid Chabrat-Kajdan, docteure en Arts de la scène de l'Université Lumière Lyon 2, par exemple, portait sur le théâtre palestinien et déconstruisait les modalités du soutien, avant tout financier, que lui apporte l’Europe. Le projet a mobilisé une myriade d’acteurs : traducteurs et traductrices, artistes, treize auteurs et autrices, ainsi que des étudiants et des étudiantes de la Faculté des arts et du Département d’études slaves de la faculté des langues. Plusieurs institutions ont également joué un rôle clé, comme la maison d’édition indépendante Sampizdat et la Maison Antoine-Vitez - Centre international de la traduction théâtrale. Tous les textes lus étaient des œuvres récentes déjà traduites. Il nous importait par ailleurs de promouvoir, par le biais de la scène, le multilinguisme, et de faire entendre ensemble la traduction française et la langue originale. Les textes ont donc été, pour certains, surtitrés.

Quelle est la genèse de ce projet ?

S. D. : Il a été initialement porté par Svetlana Gofman, lectrice de langue et de civilisation russes à la Faculté des langues, qui nous a mis en relation avec l’équipe de Lioubimovka. En tant que maître de conférences en études théâtrales et directeur du Service universitaire de l’action culturelle (Suac), il m’a semblé important que l’Université de Strasbourg s’y engage en fédérant différents acteurs, en l’occurrence deux facultés, un service, un Institut thématique interdisciplinaire Littératures, éthique & art (Lethica) et un projet ANR, et ce avec le soutien sans faille de la Présidence.

E. B. : Lioubimovka est un festival de théâtre indépendant reconnu en Russie, longtemps lié au Teatr.Doc., lieu dédié au théâtre documentaire et qui a choisi l’exil en 2022. Depuis, des éditions ont été organisées à travers l’Europe, d’où le titre « Echo de Lioubimovka », dans des villes comme Paris, Varsovie, Vienne ou Berlin. Un comité de lecture chargé de sélectionner les textes a été mis en place avec Sylvain Diaz, Sophie Hedtmann du Suac, Aude Astier, Delphine Edy, Svetlana Gofman, Régis Quatresous et Victoire Feuillebois du Département d’études slaves, qui a coordonné ce projet avec nous, notamment dans le cadre du projet ANR ArtAtWar.

Comment les textes ont-ils été choisis ?

S. D. : Nous avons retenu des textes en résonance avec l’actualité susceptibles de parler à un public local, en particulier nos étudiants. Les conditions de réalisation scénique ont aussi été prises en compte. Une douzaine d’étudiants de la Faculté des Arts ont participé à trois des sept lectures, encadrées par Violaine-Marie Helmbold. La tradition du festival impose une mise en scène minimale, reposant principalement sur la valorisation des textes.
 Nous avons veillé à varier les formes et les écritures : farce noire (Attaque animale*), monologue en prose poétique d’un soldat russe entrecoupé de textes administratifs (Le Soldat inconnu*) ou pièce chorale écrite par sept auteures ukrainiennes, russes et allemandes (Sentiments inavouables en temps de guerre*). Les œuvres abordent, de manière frontale ou plus indirecte, les causes et les conséquences de la guerre, les liens entre violence familiale et violence d’État. Les Hautes eaux* évoque par exemple une forme de désertion, à travers la dérive de deux amis sur une barque pliable.

E. B. : Les écritures se complètent aussi par leur rapport au réel. Crime #AlwaysArmUkraine* relève d’une forme plus documentaire. Écrite durant les six premiers mois de l’invasion, la pièce entremêle les pensées de la protagoniste et les fils d’actualité qu’elle lit, alors qu’elle reste sans nouvelles de son compagnon ukrainien, fait prisonnier.

Quelle a été la réception du public ?

S. D. : Les salles étaient pleines chaque soir et certaines lectures affichaient complet. Le public était très divers, composé d’étudiants et d’habitants de Strasbourg de tous âges. La présence de membres des diasporas russe et ukrainienne a donné lieu à des discussions passionnées, parfois dans leurs langues.

Donner à entendre, pour un public strasbourgeois, des voix dissidentes et en exil, méconnues ou tues

E. B. : La présence d’Elena Gordienko, coordinatrice du festival, chercheuse et enseignante à l’Institut national des langues et civilisations orientales (Inalco), a été précieuse. Elle a animé les discussions qui ont suivi chacune des lectures et assuré le passage entre le russe et le français. L’objectif a été atteint : donner à entendre, pour un public strasbourgeois, des voix dissidentes et en exil, méconnues ou tues, faire connaître des écritures innovantes et profondément ancrées dans le réel, et créer de sincères situations d’interculturalité.

* Attaque animale écrite par Youlia Toupikina ; Le Soldat Inconnu par Artiom Materinski ; Sentiments inavouables en temps de guerre écrite par Nana Grinstein, Nadiia Humeniuk, Friederike Meltendorf, Natalia Reznichenko, Henrike Schmidt, Julia Solovieva, Julia Zeichenkind ; Les Hautes eaux de Daria Sliusarenko ; Crime #AlwaysArmUkraine d’Esther Bol

Une communauté théâtrale russe en exil

Manoir de Lioubimovka, haut lieu du théâtre russe et soviétique près de Moscou, fréquenté notamment par Anton Tchekhov et Konstantin Stanislavski. Implanté ensuite au teatr.doc de Moscou, à partir de 2006, le festival s’est affirmé comme un espace contestataire et novateur, tant sur le plan esthétique que politique. Il ouvrait traditionnellement la saison théâtrale moscovite et se donnait pour mission de faire entendre la dramaturgie contemporaine, à travers des lectures et des débats réunissant auteurs, acteurs et critiques.

Chaque année, entre 200 et 800 pièces étaient reçues, dont 20 à 40 sélectionnées pour des lectures publiques.
 En 2022, après le début de l’invasion à grande échelle de l’Ukraine, une grande partie de l’équipe a choisi l’exil. Le festival s’est alors inscrit dans le paysage culturel de la diaspora. Grâce à des décisions organisationnelles lui permettant d’exister hors frontières, Lioubimovka est devenu un symbole de résistance à la censure et au contrôle exercé par le régime poutinien sur les institutions culturelles.
En septembre 2022, le premier festival Écho de Lioubimovka s’est tenu à Tartu et Narva, en Estonie. Une vingtaine d’éditions ont suivi jusqu’à fin 2024, de Los Angeles à Bakou, en passant par Paris, Berlin, Tbilissi, Tel-Aviv, Belgrade, Istanbul, Grenade ou Munich.

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