Lou Andreas-Salomé, philosophe moderne antimoderne
Coordinateurs du nouveau numéro des « Cahiers philosophiques de Strasbourg », les philosophes à l’Université de Strasbourg, Ondine Arnould et Emmanuel Salanskis, présentent Lou Andreas-Salomé et sa pensée originale du féminin.
Lou Andreas-Salomé (1861-1937) n’est généralement pas présentée comme une philosophe. Pourquoi lui consacrer un dossier dans les Cahiers philosophiques de Strasbourg ?
Emmanuel Salanskis : Lou Andreas-Salomé est souvent connue pour ses relations et ses rencontres avec Nietzsche, Rilke ou Freud. Mais c’est une vision réductrice, car en réalité elle est une intellectuelle germano-russe brillante, formée à l’université ce qui est rare pour une femme de son temps, à la tête d’une œuvre conséquente, protéiforme et pluridisciplinaire, avec une dimension philosophique incontestable. C’est ce que nous avons voulu rappeler et montrer avec ce volume des Cahiers philosophiques de Strasbourg que nous lui consacrons. Une façon de la prendre au sérieux et de lui rendre justice !
Ondine Arnould : Lou Andreas-Salomé est une femme célèbre mais méconnue. C’est aussi dû au fait qu’elle a beaucoup écrit, dans de multiples disciplines (théologie, esthétique, psychanalyse, littérature) sous de nombreuses formes (articles, essais, biographies, pièces de théâtre, romans pour adultes ou enfants, correspondances). C’est une œuvre en apparence morcelée, une œuvre qui d’ailleurs n’est pas encore entièrement mise au jour et que l’on continue aujourd’hui de découvrir et de traduire. La philosophie permet ainsi de faire le lien entre tous les aspects de sa pensée du féminin pour lui donner une unité et révéler sa force.
C’était un esprit libre et cosmopolite à une époque de montée des nationalismes et de l’antisémitisme, mais pas pour autant en avance sur son temps ?
E. S. : Toute la vie de Lou Andreas-Salomé a été scrutée et commentée par ses contemporains : « A-t-elle embrassé Nietzsche à Sils-Maria ? », « A-t-elle fait une fausse couche ? ». C’était une intellectuelle célèbre, libre et excentrique, ce qui lui a valu d’être qualifiée de masculine. Cet aspect peut paraître paradoxal puisqu’en réalité elle a développé une philosophie du féminin, qui s’attache notamment à la question du corps, grand oublié de la philosophie occidentale. Elle a réalisé tout un travail axiologique autour du corps des femmes à une époque où le corps en général, celui des femmes en particulier, était dévalorisé.
O. A. : L’un des biais quand on évoque la figure de Lou Andreas-Salomé, c’est de la cantonner à son genre et d’en faire une icône féministe militante. Or toute sa pensée consiste à identifier une troisième voie entre le patriarcat traditionaliste et le féminisme égalitariste qui commence à se développer alors. Une troisième voie qui rejette le premier à cause de son caractère aliénant pour l’humanité et le second considéré comme une uniformisation et donc un appauvrissement du réel. Elle croit profondément à la différenciation homme-femme qui est à l’origine de la créativité, et estime que le féminin a plusieurs visages, qu’il n’appartient pas qu’aux femmes. En cela, on peut dire que c’est une femme moderne antimoderne !
Vous soulignez d’ailleurs qu’on ne lui connaît pas d’engagement politique à proprement parler ?
O. A. : Son maître mot, c’est la liberté. Toutefois celle qu’elle s’octroie, qui contrevient aux codes sociaux et moraux de l’époque, ne doit pas être interprétée comme le fruit d’une volonté militante, mais plutôt de son authenticité et de sa sincérité. Au grand dam des ses amies féministes égalitaristes, ce n’est pas par militantisme qu’elle a développé sa philosophie du féminin. Dans ses écrits, elle ne critique jamais, elle nuance et ne retient des auteurs qui l’ont influencée (Nietzsche bien sûr, mais aussi Spinoza) que ce qui l’intéresse et nourrit sa réflexion. Le seul acte purement politique qu’on lui connaisse, c’est la signature avec Sigmund Freud en 1898 d’une pétition visant à dépathologiser l’homosexualité, une question dont elle s’est très tôt emparée dans ses recherches.
E. S. : Même si elle ne revendique aucune dimension politique, sa pensée trouve des échos dans des mouvements critiques ultérieurs, comme l’écoféminisme de Françoise d’Eaubonne par exemple. De manière générale, la liberté d’esprit et de corps dont elle a fait preuve tout au long de sa vie doit rester une source d’inspiration tant philosophique que politique aujourd’hui.
Le numéro des « Cahiers philosophiques de Strasbourg » sur Lou Salomé est disponible sur Open Edition Journals
Une rencontre avec Ondine Arnould et Emmanuel Salanskis est programmée à la librairie L'indépendante le samedi 7 mars à 19h
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