Par Marion Riegert
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Le photomontage, une arme visuelle et politique

Max Bonhomme, chercheur au laboratoire Approches contemporaines de la création et réflexion artistiques (Accra), s’est intéressé au photomontage, de la Première Guerre mondiale à la chute de l’Empire soviétique, dans le cadre de l’exposition « Couper, coller, imprimer, le photomontage politique au 20e siècle » dont il est co-commissaire. Visible à La Contemporaine à Nanterre jusqu’au 14 mars, elle s’inscrit dans l’histoire du design, à la croisée entre techniques graphiques et propagande politique.

Presse illustrée, affiches, couvertures de livres, tracts, cartes postales et brochures, l’exposition de 250 pièces issues des collections de La Contemporaine et de prêts se penche sur le photomontage dans une perspective internationale. Véritable arme visuelle au service de la manipulation des populations par l’Etat ou du militantisme, le procédé a transformé la communication politique au 20e siècle.

Le principe ? Découper ou détourer, puis assembler des fragments de photographies, pour créer de nouvelles compositions, qui sont généralement reproduites via l’impression. Nous ne présentons pas de photographies truquées ou falsifiées. Il s’agit de montages dans lesquels le travail de manipulation de l’image est visible. Avec parfois des retouches à la gouache, l’ajout de dessins, explique Max Bonhomme, qui a travaillé sur l’usage politique du photomontage en France dans les années 1930 pour sa thèse. 

Construite en deux temps, l’exposition débute par la période de l’apogée du photomontage politique : l’entre-deux-guerres (1918-1939). C’est là, en 1923, que le terme apparaît pour la première fois dans la revue Front gauche des arts (LEF en russe) en Union des républiques socialistes soviétiques (URSS). Même si la métaphore du montage a d’abord été utilisée par les dadaïstes berlinois et notamment John Heartfield, figure de proue du photomontage militant en Allemagne, précise Max Bonhomme.

Construire un imaginaire de lutte

Dès 1932, le procédé est également adopté en Italie pour des expositions organisées par le Parti fasciste, avec la collaboration des designers futuristes. S’y oppose la propagande antifasciste qui construit un imaginaire de la lutte : croix gammées brisées, poings levés et foules combatives. Dans le contexte soviétique, elle est utilisée pour promouvoir la production en série, l’éducation des masses et porte notamment le mythe du socialisme en marche. 

Un rôle-clé dans l’affrontement idéologique

Les compositions se concentrent sur une figure tutélaire, des figures de dirigeants. Une formule qui individualise la cause politique. Pendant la guerre d’Espagne, la propagande imprimée joue un rôle-clé dans l’affrontement idéologique qui oppose les franquistes, soutenus par l’Allemagne et l’Italie, et les républicains, appuyés par l’URSS et l’Internationale communiste.  

Dans la France des années 1930, des voix s’élèvent pour la paix, à l’image de l’affiche « Pour le désarmement des nations », de Jean Carlu. L’affiche, qui s’inspire de l’avant-garde soviétique, a rapidement été censurée lors de son exposition au Musée des arts décoratifs de Paris, sans doute parce qu’un des mécènes de l’institution avait des intérêts auprès de fabricants d’armes.

De nouveaux formats éditoriaux

Après-guerre (1945-1968), le photomontage connait un certain déclin avant de réapparaitre sous de nouvelles formes après 1968. Toujours à visée militante, parfois satirique, il est utilisé par les mouvements de lutte féministe, mais aussi anti-raciste et anti-impérialiste comme le Black Panther Party aux États-Unis. Sans oublier l’exemple cubain avec la revue Tricontinental sous la direction artistique d’Alfredo Rostgaard.

Une nouvelle révolution à venir avec le développement de l’intelligence artificielle

Editée à Cuba par l’Organisation de solidarité des peuples d’Asie, d’Afrique et d’Amérique latine, elle publie de nombreux photomontages qui s’inspirent de l’art contemporain et du pop art. Les images sont libres de droits et la copie et les modifications encouragées. 

Le parcours s’interrompt dans les années 1990 avec l’effondrement de l’Empire soviétique et l’arrivée du numérique qui va bouleverser les pratiques graphiques, conclut le chercheur qui évoque une nouvelle révolution à venir avec le développement de l’intelligence artificielle.

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