Par Elsa Collobert
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Personnes âgées dépendantes : la technologie à la rescousse du lien social ?

Mené suite à la pandémie de Covid19 et au confinement, le projet InnovEhpad rassemble une équipe de chercheurs strasbourgeois à la croisée des disciplines : sociologie, psychologie clinique, sciences de l'éducation et de la formation, éthologie, sciences de gestion. Avec un objectif : évaluer l'impact des nouvelles technologies, et notamment les tablettes numériques, sur les liens sociaux des résidents des Établissements d'hébergement pour personnes âgées dépendantes (Ehpad), lors des confinements successifs.

A l'origine d'InnovEhpad, un constat de départ s'impose : aucune évaluation de l'impact du déploiement des tablettes comme une solution à l'absence de contacts lors des confinements n'a été réalisée. Et d'autre part, isolement physique et sentiment de solitude sont deux phénomènes très différents. Rapidement, la problématique de départ – l'impact des tablettes sur le lien social en Ehpad – évolue vers l'étude des effets désorganisateurs et réorganisateurs des mesures de distanciation sociale sur les pratiques de soin et d'accompagnement, pas seulement d'un point de vue post-crise, mais plutôt comme catalyseur de relations sociales préexistantes, et la corporéité du lien social, racontent les chercheurs Célia Lemaire et Christophe Humbert.

Multiplication des niveaux d'analyse

L'une des originalités du projet réside dans la façon dont la recherche est menée, chacun s'acculturant aux méthodes de l'autre, croisant ainsi leurs regards. Il est novateur de mêler des approches comme les sciences de gestion, la psychologie ou encore l'éthologie, souligne Célia Lemaire, elle-même enseignante-chercheuse en sciences de gestion. Sa pertinence réside aussi dans la multiplication des niveaux d'analyse que permet InnovEhpad : psycho-social, cognitif, émotionnel, organisationnel.

Côté méthodologie de terrain, des entretiens avec des résidents, des soignants, des cadres de santé sont menés dans sept Ehpad du Bas-Rhin. De même que des périodes d'observation participative, ce qu'on appelle de la microsociologie, souligne Christophe Humbert, issu de cette discipline. Éthologue, Cédric Sueur équipe des personnes dans les Ehpad ciblés de boitiers Bluetooth, pour mesurer pendant plusieurs jours les interactions sociales physiques. Ça a pris du temps de nous faire accepter dans cet environnement, certaines de nos interventions ont pu être perçues comme invasives.

Double regard et mosaïque de situations

« L'un des intérêts que nous avons perçu à mener ce travail de façon collective, c'est qu'il nous a permis d'observer plusieurs facettes d'une même réalité : je pense à un cas où nous avons chacun interrogé séparément une vieille dame avec ma collègue psychologue Céline Racin sur la notion de "chez-soi" : à l'un elle a dit qu'il était impossible pour elle de se sentir chez-elle, "avec tous ces allers-retours permanents des équipes". Mais à l'autre, elle a confié qu'une fois la porte de sa chambre refermée, elle ressentait une certaine intimité », décrit Christophe Humbert. C'est une chance de pouvoir bénéficier de ce double regard, habituellement on a peu de temps pour travailler ainsi.

Les chercheurs se retrouvent face à une mosaïque de situations : « Une personne âgée qui préférait passer par le téléphone pour parler à son fils, mais qui appréciait la visio pour voir son arrière-petit-fils ; des tablettes qui servent davantage à rassurer les proches que comme outil de lien pour les résidents ; dans d'autres cas, les mêmes tablettes créent des liens davantage entre résidents et personnels soignants qu'avec les proches ; d'autres situations encore, bouleversantes, lorsqu'on nous raconte qu'au plus fort de l'épidémie, empêchés de voir leurs aînés, les familles demandaient sur l'écran aux soignants de leur tenir la main, ceux-ci '"prêtant" ainsi leurs corps pour accompagner la fin de vie. Une observation étonnante : c'est le rôle central des personnels d'entretien dans le lien social avec les résidents, souvent sous-évalué et valorisé ».

Donner des tablettes ne suffit pas

Alors que la littérature scientifique analysée préalablement par les chercheurs était imprégnée d'un discours très technophile et solutionniste, leur travail vient nuancer cela : Donner des tablettes aux résidents d'un Ehpad ne suffit pas. Pour que l'appropriation ait lieu, il faut à la fois des conditions matérielles, couplées à un travail d'accompagnement, de formation, impliquant les équipes de terrain. Les directions d'établissement ne doivent pas en espérer gain de temps ni d'argent, au contraire. La technologie n'agit pas comme une solution-miracle, d'autant que dans bien des cas les résidents ont des déficits cognitifs qui compliquent encore la communication. Une réalité nécessaire à prendre en compte pour demain, car les générations d'aînés à venir seront de plus en plus habitués à ces outils.

Repères

A l'origine d'InnovEhpad, il y a un appel à projets, co-porté par l'Agence nationale de la recherche (ANR). Très large, puisqu'il porte sur la thématique de la résilience en Grand Est, celui-ci fédère un groupe de chercheurs strasbourgeois d'horizons divers : Célia Lemaire, Pascal Hintermeyer, Vivien Braccini, Fabien Cappelli, Christophe Humbert, Céline Racin et Cédric Sueur, rattachés aux laboratoires suivants, partenaires du projet : Humans and management in society (Humanis, unité coordinatrice), Dynamiques européennes (Dyname), Subjectivité, lien social et modernité (Sulisom) et Institut pluridisciplinaire Hubert-Curien (IPHC), PS Institut (laboratoire privé en sciences humaines et sociales).

Point commun : avoir déjà mené des recherches autour des thématiques du grand âge, du bien-vieillir et/ou du numérique.

Mené pendant plus de deux ans, le projet se poursuit avec des communications des chercheurs dans leurs disciplines respectives, et l'organisation de journées d'études.

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