De la France au Japon : la représentativité des élus locaux en question
Ouvriers, employés, cadres… Dans quelle mesure les élus locaux sont-ils représentatifs de la population qui les élit ? Sociologue émérite à l’unité de recherche Sport et sciences sociales, Michel Koebel fait parler les statistiques pour en tirer des enseignements sur la représentation locale, d’abord en France, puis au Japon, établissant des comparaisons entre les cultures politiques de ces deux pays.
Cela peut paraître incroyable, mais avant 2006, les chercheurs en science politique n’ont publié aucune analyse statistique approfondie sur les élus locaux en France. Lorsque j’ai constaté cela, je me suis lancé dans une analyse quantitative
, se souvient Michel Koebel.
Il consacre en 1997 une thèse aux élus locaux en France, par le biais de l’analyse des conseils de jeunes en Alsace : J’ai cherché à analyser quel profit politique en retiraient les maires
. Entré dans le monde de la recherche par le biais de la politique locale, il applique depuis quinze ans ses recherches au domaine du sport – notamment à l’analyse des caractéristiques des adjoints au maire chargés des sports – tout en dirigeant, jusqu’à sa retraite récente, le master Sport et aménagement des territoires, à la F3S, avec un rattachement secondaire au laboratoire Société, acteurs, gouvernement en Europe (Sage).
Dressant un portrait sociologique des élus municipaux français dans un ouvrage paru en 2006, puis plusieurs articles (notamment en 2012 et 2014), Michel Koebel ne compte pas s’arrêter en si bon chemin : J’ai senti qu’il y avait un intérêt des gens pour le sujet, l’article a été le plus lu cette année-là sur le site de la revue “Métropolitiques”
. Il aurait pu lorgner du côté de l’Allemagne pour établir des comparaisons, mais finalement, le hasard fera que son regard se tourne vers le pays du Soleil-Levant : Un collègue japonais en échange, Yasushi Iwabuchi, m’a proposé de venir chez lui
. Là-bas, le même incroyable hasard qu’en France se produit : Aucun sociologue n’avait encore étudié les élus locaux !
Un premier voyage de deux semaines est organisé en 2020, dans la préfecture d’Okayama. Trois autres suivront.
Clientélisme
Un travail prosopographique s’engage (inventaire et classification des personnalités composant un milieu social) : Nous partions de zéro, aucune statistique exploitable n’existait
. Une campagne d’entretiens est réalisée par les deux chercheurs, entre 2020 et 2023, auprès d’élus locaux de trois villes de la préfecture d’Okayama, notamment durant la campagne électorale d’avril 2023.
Nous avons aussi élaboré une base de données, en recroisant les informations de cinq sources principales : les résultats des élections, disponibles en ligne ; les présentations d’élus réalisées dans la presse locale durant la période préélectorale ; les magazines municipaux présentant les élus juste après les élections (en ligne aussi) ; les sites internet de certains élus, et enfin les registres officiels de la préfecture
, énumère Michel Koebel. Pas moins de 530 élus locaux sont passés en revue, dans un énorme tableau comportant notamment le sexe, l’âge, la profession, l’ancienneté et le lieu d’élection
.
Aucun élu ouvrier
Résultat : La représentativité des élus est bien moindre qu’en France. Alors que nous pouvons retrouver des élus ouvriers dans les conseils municipaux, notamment dans les petites communes, il n’y en a aucun au Japon. L’âge moyen est aussi beaucoup plus élevé que celui de la population générale
. Outre la culture politique japonaise, cela s’explique par le mode de scrutin, uninominal, qui a entraîné un système très clientéliste pour se faire élire : les candidats mobilisent tous leurs réseaux professionnels, syndicaux, et familiaux. Cela a pour corollaire d’entraîner beaucoup d’annulations de scrutins, par manque de candidats
. Problématique pour la démocratie, d’autant que plus on monte dans la hiérarchie du pouvoir [taille de la collectivité et position dans sa structure], plus le profil des candidats est socialement sélectif
.
Une flagrante sous-représentation des femmes parmi les élus
Michel Koebel et son collègue notent aussi une flagrante sous-représentation des femmes. Ce sujet sera l’objet d’étude de mon prochain voyage, fin 2026.
Il y reverra certaines associations d’élus locaux, et pourra compter sur le témoignage de Nozomi Oniki, rare élue femme, écologiste, au conseil municipal d’Okayama. Je prévois aussi un travail d’entretiens qualitatifs avec des étudiantes : je cherche à savoir pourquoi elles ne se présentent pas aux élections, quel est leur rapport à la politique et en particulier à la politique locale. L’hypothèse que je fais, c’est qu’elles ont des réseaux plus limités, ce qui les freine pour se présenter et donc favorise, in fine, les hommes.
Là encore, il va réaliser un travail de défricheur.
- Pour aller plus loin : lire l’article « La représentation politique locale japonaise en question » dans la revue en ligne Métropolitiques
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