Soumoud : une exposition pour transformer l’impuissance en gestes artistiques
Broderies montrant des cartes de la guerre, vidéo d’une fillette blessée aux yeux appelant ses parents sur son lit d’hôpital… L'exposition « Soumoud », visible à la Cryogénie jusqu'au 11 avril, met en scène les œuvres de quinze artistes. Originaires du monde arabe, ils transforment l’impuissance face à la guerre* à Gaza en gestes artistiques.
Tout est parti d’un sentiment de tristesse, d’impuissance et de colère
, souligne Kahena Sanaâ, artiste et enseignante-chercheuse en arts, pratique et théorie au département Arts visuels de la Faculté des arts de l’Université de Strasbourg, dont l’idée d’exposition nait en 2024 en plein génocide* à Gaza. Il y avait un déni des médias et des politiques sur ce qui se passait. L’exposition vise à extraire notre regard du régime de l’instantanéité de l’actualité médiatique, qui risque de normaliser l’inacceptable, pour reconduire les événements dans un espace de réflexion, celui de l’art.
D’abord visible à Tunis, puis Beyrouth, « Soumoud » a pris place dans l’espace de recherche-création en arts de l'Université de Strasbourg, la Cryogénie. C’est une exposition artistique, qui permet d’alimenter le travail des chercheurs, notamment du laboratoire Approches contemporaines de la création et de la réflexion artistique (Accra), au sein du programme "L’art traversant le politique". » Un projet qui répond aussi à une demande des étudiants, qui voulaient en savoir plus sur l’histoire de la Palestine, et connaitre des artistes palestiniens
, rapporte la commissaire d’exposition.
Refuser de voir l’insoutenable
Dans l’espace de la Cryogénie, quinze artistes sont exposés. Des artistes du monde arabe, parmi lesquels des Palestiniens, certains étant en résidence artistique en France dans le cadre du programme Pause. A l’image des dessins de Dalya Abdalrahman où le corps de la femme fusionne avec les lieux détruits qui l’entourent. Il n’y a plus de repères, tout se mêle après la destruction
, souffle Kahena Sanaâ.
Un mur de séparation de plus de 700 km
Des vidéos aussi, parmi lesquelles, celle d’Hédi Ladjimi qui met en scène un fœtus évoluant sous le bruit des bombes, jusqu’à ce que le son laisse place au chant des oiseaux, dans un espoir de lendemains meilleurs. Celle de Marwan Moujaes aussi, où un enfant cherche à ouvrir les yeux de son père qui refuse de voir l’insoutenable. Celle de Khalil Al-Batran qui parcourt les ruines du point de vue des drones. Celle encore de Mahmoud Alhaj dont le seul moyen de voir le monde est Google Earth : Les seules images disponibles datant de 2008, effaçant ainsi le mur de séparation de plus de 700 km entre Israël et la Cisjordanie occupée.
D’autres mediums sont utilisés, comme les broderies sur canevas de Maha Al-Daya, un patrimoine très important en Palestine, détournées pour représenter des cartes-témoins des déplacements forcés et des destructions causées par l’armée israélienne. Sans oublier les photographies de Rima Rabaï réalisées à partir de captures d’écran suspendant le moment du blast.
Nous n’avons qu’un seul but : exister
Kahena Sanaâ expose aussi certaines de ses œuvres, à l’image d’une balance coincée par une douille factice évoquant le deux poids, deux mesures : La hiérarchie des vies et des morts.
Elle repose sur une boite de mouchoirs en bois détournée d’où sort un tissu blanc, sur lequel sont brodés les mots d’un Gazaoui : Nous n’avons qu’un seul but : exister
. Dans un coin de la pièce, il y également une installation in situ, « La cuillère de la liberté ». Elle fait référence à l’histoire de six Palestiniens qui se sont échappés d’une prison israélienne de haute-surveillance en 2021, en creusant un tunnel durant neuf mois à l’aide notamment d’une cuillère.
Un projet artistique qui mobilise
L’exposition est organisée par les équipes de la Cryogénie et la Faculté des arts, avec le soutien du Service universitaire de l’action culturelle de l’Université de Strasbourg. Elle s’inscrit en lien avec le programme de recherche « L’art traversant le politique » du laboratoire Accra. C’est un projet artistique qui mobilise. Il répond à la nécessité de surmonter l’impuissance et permet de prendre le temps d’écouter les récits, de voir les images et les formes proposées par les artistes.
*Note de la rédaction : la rédaction de Savoir(s) le quotidien utilise le terme de “guerre” pour qualifier les événements en cours entre Israël et Palestine depuis le 7 octobre 2023, communément admis par les médias occidentaux.
- Exposition visible à la Cryogénie, 3 rue de l'Université, accès par les jardins du Palais universitaire (campus Neustadt), du mercredi au samedi de 13 h à 15 h et sur rendez-vous : cgremillet@unistra.fr (fermeture du 3 au 7 avril inclus). Actualités sur Instagram : @cryogenie.unistra
- Rencontre avec les artistes : jeudi 26 mars de 16 h 30 à 18 h 30, amphi 19 du Palais universitaire
- Pour aller plus loin, lire aussi le communiqué de presse
Soumoud, une résistance quotidienne et pacifique
Le nom de l’exposition « Soumoud », terme issu du répertoire palestinien, porte l’amour de la terre. Cela veut dire tenir bon au cœur du système colonial. C’est aussi une référence à une forme de résistance pacifique au quotidien : éduquer ses enfants, patienter aux check-points, rester debout, malgré les formes d’humiliation et de dépossession. C’est une résistance quotidienne et pacifique. C’est aussi un terme approprié pour évoquer le travail des artistes palestiniens qui n’ont pas cessé d’écrire, de témoigner, de jouer de la musique sous les bombardements et les multiples formes de déshumanisation
, résume Kahena Sanaâ.
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