Par Thomas Monnerais
Temps de lecture :

Le corps aux frontières du visible et de l’invisible

Progrès médical et technologique aidant, le rapport personnel et collectif au corps est en pleine mutation. Une mutation que documente le dernier numéro de la Revue des sciences sociales édité des Presses universitaires de Strasbourg (PUS).

La question de la visibilité et de l’invisibilité du corps, de ce que l’on montre ou que l’on cache, de ce que l’on accepte de voir ou non, dans l’espace social comme privé, ne cesse de se transformer au gré des évolutions technologiques, sociologiques ou politiques. Et elle est au cœur du dernier numéro de la Revue des sciences sociales.

A travers ce numéro, nous avons voulu poursuivre la réflexion sur les nouvelles frontières corporelles au sein de notre société, une question transverse à nos recherches respectives sur la relation entre corps et technique, expliquent ses coordinatrices Eva Laiacona qui travaille sur la médicalisation du corps des femmes suivant un traitement hormonal, Manon Beaucourt qui a fait de la sécurité dans les aéroports son objet d’étude, et Elsie Megret qui elle documente le diagnostic d’anorexie. Aujourd’hui, la capacité technique à filmer, mesurer et monitorer le corps n’a jamais été aussi grande, jusqu’à pouvoir le rendre littéralement transparent. Mais cette quête de visibilité et de transparence laisse dans l’ombre certaines réalités corporelles et sociales que nous voulions ausculter.

De l’hôpital à la douane en passant par la rue 

Le lieu par excellence du corps, c’est l’hôpital où le lecteur suit tour à tour des jeunes chirurgiens en formation confrontés à l’invasion des caméras dans le bloc opératoire, des patients atteints de narcolepsie participant à une étude neuroscientifique visant à rendre « visibles » leurs rêves puis des personnes malades chroniques s’appropriant (ou non) l’espace hospitalier. 

La question des règles est particulièrement révélatrice

D’autres contributions se penchent également sur la relation ambivalente qu’entretiennent les personnes amputées avec leur prothèse, sur la réalité des visites médicales imposées aux travailleurs saisonniers en Suisse ou encore sur la façon dont les femmes mettent au point des techniques de gestion des menstruations dans les toilettes, privées et publiques. La question des règles est particulièrement révélatrice. Si elle est en apparence banale pour la majorité des femmes, elle devient un enjeu capital pour celles vivant à la rue. Nous avons là un exemple de grande visibilité et en même temps d’invisibilisation profonde, soulignent les chercheuses.   

Comme à son habitude, les contributions du dossier mêlent enquêtes et observations de terrain, témoignages bruts et analyses fines. Il intègre également des planches de l’artiste alsacien Alain Eschenlauer qui avec sa série Dissection - des plans de coupe d’organes, d’animaux ou de végétaux - nous donne à voir ce qui normalement ne peut pas l’être. Cette dialectique entre visibilité et invisibilité du corps est un sujet en pleine adéquation avec la ligne éditoriale de la Revue des sciences sociales qui depuis plus de 50 ans ne cesse de questionner et de documenter empiriquement notre monde contemporain , conclut Virginie Córdoba-Wolff, l’une de ses rédactrices en chef.

  • Ce nouveau numéro est disponible en libre accès intégral pour toutes et tous. Découvrez-le sur Open Edition Journals 

Catégories

Catégories associées à l'article :

Mots-clés

Mots-clés associés à l'article :

Changer d'article