Commémoration du 25 novembre 1943 : « Il y a la petite, et la grande histoire »
Marie-Dominique Dhelsing est la petite-fille de Jean Lassus, archéologue en poste à l’Université de Strasbourg repliée à Clermont-Ferrand, déporté en 1944. Mardi 25 novembre, elle est intervenue lors de la cérémonie de commémoration des rafles de 1943, organisée comme chaque année dans l’aula Marc-Bloch du Palais universitaire, perpétuant ainsi la mémoire des résistants du « groupe des Gergoviotes ».
À chaque fois que je voyais mon grand-père, je l’écoutais raconter les moments marquants de sa vie, en lien avec les évènements du 20e siècle.
Jean Lassus était archéologue en Syrie dans l’entre-deux-guerres. Spécialiste d’archéologie chrétienne et byzantine, il était membre de l’École française de Rome, représentant du Louvre lors des fouilles d’Antioche (Syrie) dans les années 1930, et deviendra, après la guerre, recteur de l’Université franco-vietnamienne, directeur des antiquités d’Algérie puis professeur à la Sorbonne et au Collège de France
, raconte Marie-Dominique Dhelsing, sa petite-fille. Dans sa voix, une admiration distanciée pour cet aïeul à la fois solennel et accessible, qui s’amusait de voir ses petits-enfants jouer avec sa Légion d’honneur
.
Marie-Dominique Dhelsing a surtout était marquée par les récits de guerre et de déportation de son grand-père. Nommé à Strasbourg en 1938, mobilisé en 1939 sur la ligne Maginot et démobilisé en 1940, il rejoint l’université repliée à Clermont-Ferrand.
Dès son arrivée, il met en place une maison de fouilles gallo-romaines sur le plateau de Gergovie, avec le soutien du général de Lattre de Tassigny et de Stéphanie Küder, afin d’aider des étudiants de l’université à ne pas rentrer en terre germanisée. C’est ainsi qu’un groupe d’étudiants, les Gergoviotes
, se constitue, lesquels vont pour la plupart s’engager très tôt dans la résistance.
Déporté en 1944
Le 25 novembre 1943, jour de la rafle orchestrée par la Gestapo,Jean Lassus est absent : il n’avait pas cours
. Mais une dénonciation le rattrape : arrêté en juin 1944, à la veille de son départ au maquis et du débarquement, il est déporté à Dachau dans le train de la mort. À 41 ans, il en réchappe, puis devient cobaye à l’infirmerie de Dachau, pour des expériences d’un anti-coagulant qui lui permettent d’être nourri. Il devient infirmier grâce à ses connaissances en numismatique, ayant fait un papier sur des monnaies trouvées au camp
. Transféré à Dora, camp de concentration dédié à la construction de missiles, il y retrouve André Lobstein, également infirmier, étudiant en médecine strasbourgeois, dont il côtoya le frère à Gergovie. Bien qu’il ne soit pas alsacien, Jean Lassus s’est senti solidaire parmi les siens avec les Alsaciens au camp.
Apaisement et réconciliation
80 ans plus tard, les mots de Jean Lassus résonneront à nouveau, dans l’aula du Palais universitaire, à travers la voix de sa petite-fille
Dès les années 1990, Marie-Dominique Dhelsing, réalisatrice de films documentaires, s’intéresse à l'histoire de résistant et de déporté de son grand-père. C’est ainsi qu’elle rencontre son camarade de camp, André Lobstein, qui se confie à elle. Devenue enseignante à l’École des arts décoratifs de Strasbourg dans les années 2000, elle reste liée à la famille Lobstein. C’est Yvonne Lobstein, l’épouse d’André qui, la première, lui parle du discours « L’université captive », prononcé par Jean Lassus lors de la rentrée solennelle de l’université, redevenue française, en 1945. Il était dans une volonté d’apaisement, de réconciliation. Elle avait été très touchée par ses mots. Une forme d’hommage et d’appel au souvenir, pour ses camarades alsaciens
(lire encadré). Ces mots résonneront à nouveau, 80 ans plus tard, dans l’aula du Palais universitaire, à travers la voix de sa petite-fille.
Marie-Dominique Dhelsing, très liée à Strasbourg où elle est née, n’a pourtant jamais assisté à la cérémonie de commémoration des rafles de 1943
, confie-t-elle. Dans ses archives de cinéaste dort un projet profondément personnel de documentaire autour de l’expérience de son grand-père, avec des témoignages de Gergoviotes, des récits familiaux et la voix de Jean Lassus, enregistrée entre 1977 et 1978 sur des dizaines de cassettes par un ancien collègue de Princeton. Mais d’abord et surtout un manuscrit inédit, 77019 (son matricule de Dachau). J’ai été abasourdie par la crudité des détails qu’il livre, lui qui ne pouvait s’empêcher de pleurer en évoquant les camps. Je ne l’avais jamais entendu parler du “train de la mort”.
Elle s’est rendue sur place, pour restituer les documents, retourner sur ses traces, se rapprocher de son histoire, et tenter de comprendre comment on peut survivre et pouvoir de nouveau vivre, ressentir de la joie après cela
.
Un récit éclipse l’autre
Marie-Dominique Dhelsing regrette de n’avoir pu recueillir le récit de sa grand-mère, qui n’a rien écrit de cette histoire et de l'exode sous les bombardements, ni celui de Stéphanie Küder, rencontrée à Clermont-Ferrand et devenue plus tard la compagne de son grand-père. Au point de jonction de la petite et de la grande histoire
, elle porte en elle cette mémoire et le besoin de la déposer et de la transmettre à son tour : Pour diverses raisons, l’histoire des Gergoviotes – une véritable école informelle des cadres de la Résistance – est passée sous les radars
. Aujourd’hui, alors que les historiens recommencent à s’intéresser au site de fouilles, Marie-Dominique Dhelsing espère aussi contribuer à faire revivre cette mémoire.
- Cérémonie de commémoration, mardi 25 novembre 2025, à 11 h, au Palais universitaire
- Yvonne Lobstein, étudiante à l'Université de Strasbourg repliée à Clermont Ferrand et qui a vécu les rafles de 1943, a témoigné également lors de la cérémonie : voir son interview en vidéo
- Pour en savoir plus, consulter la page : Une université résistante
- Voir aussi : Deux « Stolpersteine » installés à Strasbourg en mémoire d'un couple homosexuel
« L’université captive » par Jean Lassus (extraits)
On rencontrait souvent dans les camps de concentration d'Allemagne des malheureux entre les malheureux. A la torture de la faim, à la torture de la peur s'ajoutait pour eux la torture de l'incompréhension. Passants ramassés au hasard d'une rafle, otages arrêtés pour la résistance des autres, ils élevaient du fond de leur misère la protestation de leur innocence « Pourquoi suis-je ici, moi, je n'ai rien fait ? »
Lorsqu'on parle de l'Université de Strasbourg captive, de tels étonnements ne sont pas à leur place. Et voilà pourquoi j'ai l'intention de plaider coupable. L'Université de Strasbourg n'est pas une université victime, c'est une université martyre. Elle a porté témoignage. C'est parce qu'elle a porté témoignage que tant des siens ont connu l'atrocité des camps, que tant des siens sont morts.
A Clermont, personne d'entre nous n'était innocent. Aux yeux de l'ennemi, comme au fond de notre conscience, nous étions de ceux qui refusaient de capituler. N'était-ce pas un crime, en soi, d'appartenir à l'Université de Strasbourg, de porter, face à l'ennemi, cette étiquette agressive qui niait la défaite, pour affirmer l'espérance et le droit ?
[…]
Mais laissons. Au moment où nous voici à nos places, professeurs et étudiants. Mêlés à ceux qui ont continué à vivre, déjà presque indiscernables au milieu d'eux, j'ai tout de même voulu lancer la vraie protestation. En nous traitant comme des bêtes, l'ennemi a voulu faire de nous moins que des bêtes. Nous voici redevenus des hommes. Des hommes libres, dans une université libérée. Autour de nous, dans toute la ville, les drapeaux claquent. La France est là. Nous avons vaincu. Et maintenant, nous avons droit à l'oubli, nous avons droit à la joie, puisqu'il nous reste la vie.
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