Par Edern Appéré
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« Réapprendre est la clé de voûte du passage à une agriculture plus vertueuse »

Aschbach, Gunstett, Oberroedern : autant de communes du nord de l’Alsace frappées par des coulées de boues. Ces événements, liés en grande partie aux techniques agricoles employées dans les champs environnants, suscitent le mécontentement des habitants. Membre de l’Institut d’urbanisme et d’aménagement régional (IUAR) et du laboratoire Sociétés, acteurs, gouvernement en Europe (Sage), le sociologue Guillaume Christen a étudié comment les agriculteurs tentent d’y remédier en changeant de pratiques.

Régulièrement labourés, les sols des champs de maïs ne parviennent plus à retenir les pluies, en particulier lors des orages, constate Guillaume Christen pour expliquer l’origine des flots de boues qui ont provoqué dégâts et inondations. La solution la plus efficace pour remédier à cette érosion des sols consiste à passer d’une agriculture intensive en monoculture à une agriculture agro-écologique dite de conservation, avance Guillaume Christen. Le principal changement réside dans l’arrêt du labour : le ver de terre peut remplacer la charrue. Il faut aussi diversifier les assolements : planter des trèfles et de la luzerne permet de redonner de la structure au sol et d’y apporter de l’azote.

« Le ver de terre peut remplacer la charrue »

Parmi la quarantaine d’agriculteurs qu’il a rencontrés lors de son enquête de terrain menée dans le cadre du groupe Gestion des risques et histoire des coulées d'eau boueuse (Gerihco), le chercheur identifie trois types de profils : les agriculteurs qui se sont convertis à l’agro-écologie ; ceux qui sont en passe de le faire, ceux qui ne souhaitent pas s’y mettre. Il observe les stratégies d’acculturation mises en place : exercer son métier différemment impose une recherche de solutions techniques concrètes auprès de collectifs, de confrères, dans d’autres régions…

Appliquer de nouvelles pratiques induit une période d’incertitude, de baisse de rendement et de perte de repères. Le fait de pouvoir se reposer sur un collectif permet de répondre aux interrogations, obtenir des conseils, avoir une reconnaissance sociale et faire face aux critiques de certains confrères. Guillaume Christen en tire un enseignement : Un changement n’est pérenne que s’il est soutenu par un collectif. 

La nécessité de réapprendre

Depuis la Seconde Guerre mondiale et le passage d’un modèle paysan à un modèle industriel, on observe une perte des savoirs tacites des agriculteurs, remarque le sociologue. Les savoirs se sont standardisés, éclatés et transférés à tous les acteurs de la filière si bien qu’on parle désormais d’une agronomie hors champ. Pour mettre en place une agriculture de conservation, il faut que les agriculteurs mobilisent leurs sens, observent, lisent le sol de leurs parcelles. La nécessité de réapprendre est la clé de voûte du passage d’une agriculture conventionnelle à une agriculture plus vertueuse, note le chercheur.

Les agriculteurs qui entreprennent cette conversion ne le font pas de façon linéaire, donnant lieu à des situations hétérogènes. Les changements se font par insularisation, via différentes étapes : tout d’abord l’arrêt du labour, puis le recours à des auxiliaires naturels qui permettent de réduire les intrants. Enfin, une plus grande rotation des cultures. Les agriculteurs suivent ce processus en s’arrêtant à l’étape qui leur convient le mieux en fonction de critères économiques ou d’organisation.

Tisser des collaborations avec la nature

« L’agriculture de conservation innove par retrait, en intervenant moins : on ne fait plus “à la place de la nature”, mais avec la nature »

Au-delà de la question des techniques agricoles, le sociologue entrevoit un changement complet de paradigme : Auparavant, on avait une vision très anthropocentrée qui consistait à penser que la nature ne savait pas faire les choses par elle-même, mais avait besoin de l’intervention de l’homme. L’agriculture de conservation innove par retrait, en intervenant moins : on ne fait plus “à la place de la nature”, mais avec la nature. Il s’agit d’une vision dans laquelle il faut faire confiance à la vie du sol qui peut remplacer les outils techniques. Cette approche demande un lâcher prise : tisser des collaborations avec la nature, composer avec l’incertitude du vivant, déléguer et faire confiance aux vivants non humains.

Faire porter aux seuls agriculteurs le poids de cette révolution qui a un effet sur les rendements et quantités produites serait trop lourd. Le changement et les renoncements qu’il implique doit être collectif et les responsabilités partagées, selon Guillaume Christen.

Une recherche interdisciplinaire

Le groupe Gestion des risques et histoire des coulées d'eau boueuse (Gerihco) mène depuis 2004 des travaux sur la formation de coulées d’eau boueuse par érosion des sols agricoles en Alsace et les moyens de lutte contre ce risque. Cette problématique soulève des questionnements complexes et systémiques qui relèvent autant de l’agronomie, de la géographie, de l’économie et des sciences sociales. Gerihco fait dialoguer dans cette recherche action des agronomes, écologues, économistes, géographes, juristes, sociologues, informaticiens, rattachés à l’Université de Strasbourg, à l’École nationale du génie de l’eau et de l’environnement de Strasbourg (Engees) et à la Chambre régionale d’agriculture Grand Est. Avec pour objectif de fournir des outils (indicateurs, instruments économiques, cartographies…) permettant aux décideurs publics de mettre en place des politiques de réduction des risques de coulées de boue ainsi que d’identifier les points de blocage. 

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