Pratiques de recherche soutenables dans les laboratoires : pour une transition choisie
L’Université de Strasbourg s’est engagée à réduire l’empreinte environnementale de ses activités. La recherche n’échappe pas à la règle. Pour mobiliser les laboratoires et faire émerger des solutions, la mission Développement durable et responsabilité sociétale (DDRS) a organisé une journée d’études fin avril. Explications avec Hélène Rohmer, responsable de la mission et Lisa Schmuck, chargée de décarbonation et d’appui aux missions de recherche.
Quels sont les objectifs que s’est fixée l’université en matière de transformation socio-écologique ?
Hélène Rohmer : L’université s’est engagée en 2023 sur un Plan de transition bas carbone avec en objectif 2025 d’être à -8% par rapport à 2021, et – 27% en 2030. Un nouveau bilan carbone est en cours pour vérifier si elle se situe sur sa trajectoire.
Lisa Schmuck : Dans cet engagement, l’université souhaite s’appuyer sur les laboratoires. En 2025, 18% des unités de recherche et unités mixtes de recherche ont fait leur bilan gaz à effet de serre (GES). L’objectif est que 60% de nos laboratoires l’aient réalisé, ainsi que leur plan de transformation socio-écologique, d’ici la fin de l’année.
Comment les laboratoires sont-ils accompagnés pour atteindre ces objectifs ?
H.R. : Accompagnement de projets, formations de prise en main de Labo1pt5 ou à l’élaboration du plan d’actions, la mission DDRS propose un accompagnement technique. Mais aussi humain, avec la création et l’animation d’un réseau de la Recherche en transition, la possible intervention auprès des équipes, le lien régulier avec les organismes nationaux de recherche sur ces sujets... Et enfin, financier, avec la pépinière de projets. Nous mettons également à disposition Wise Lab, un outil d'autodiagnostic créé à l'Unistra. Il permet de faire un état des lieux du niveau d'avancement des unités de recherche en termes d'éco-responsabilité et de proposer des leviers d'amélioration.
L.S. : Je vais à la rencontre de tous les laboratoires. L’idée est de co-construire des solutions adaptées à chacun en fonction de sa discipline et de son contexte. Nous n’imposons pas de trajectoires, il s’agit plutôt d’un dialogue pour que la transition ne soit pas subie mais choisie, avec l’excellence de la recherche comme enjeu essentiel. A travers des ateliers collaboratifs, des interventions d’experts ou encore des témoignages, la journée d’étude « Initiatives et concertations pour une recherche responsable à l’Université de Strasbourg » a été l’occasion de créer un lien avec des personnes avec lesquelles nous n’étions pas en contact, de présenter l’accompagnement et les outils proposés par la mission DDRS ou le groupement de recherche Labo 1Point5. Sans oublier de valoriser les initiatives des laboratoires de l’Unistra.
Quels sont leurs principaux leviers d’action ?
H.R. : Les achats, les déplacements (notamment domicile-travail) et les consommations énergétiques représentent à eux seuls 89% des émissions de gaz à effet de serre de l'Unistra.
L.S. : Pour réduire leur impact, les laboratoires peuvent engager des réflexions sur leurs déplacements aériens, sur les consommations énergétiques des équipements scientifiques (température des congélateurs, usage des sorbonnes, etc.). Mutualiser les achats, réparer, acheter ou récupérer du matériel d'occasion. Accroitre la végétalisation des repas lors d'événements. Ou encore réfléchir à la réduction du plastique à usage unique, certains laboratoires commencent par exemple à repasser au verre, ce qui génère tout un changement organisationnel. La désignation d’un ou une référente DDRS est importante pour accompagner la démarche et sensibiliser les équipes aux enjeux de l'éco-responsabilité.
Y a-t-il des résistances ?
L.S. : Elles sont essentiellement dues à des manques de moyens et de temps. Il y a beaucoup d’inquiétudes vis-à-vis des changements de pratiques, avec une peur de la stigmatisation, de se faire montrer du doigt si on vient en voiture par exemple.
H.R. : Il y a un grand nombre de personnes motivées. Certains laboratoires se sentent moins concernés car ils pensent avoir peu de leviers d’amélioration. La difficulté est que chaque laboratoire a ses pratiques et son expertise, il faut faire du cas par cas.
Un argument pour les amener à s’engager dans cette transition ?
H.R. : Compétitivité accrue dans les appels à projets, attractivité auprès des jeunes chercheurs, amélioration de la qualité de vie… sont autant d’arguments pour inviter tous les laboratoires à s’engager afin de concilier excellence de la recherche, bien être des équipes et transformation socio-écologique.
- Pour aller plus loin, voir aussi l’exposition “Ça Chauffe chez les scientifiques” au Studium jusqu'au 1er juin
Quatre exemples de laboratoires déjà engagés
Conception de stratégies de réduction des émissions au Laboratoire image ville environnement
Depuis le mois de mars 2026, le Laboratoire image ville environnement (Live - Unistra/CNRS/Engees) s’est lancé dans l’établissement de son bilan carbone. Pour ce faire, un stagiaire en master à la Faculté de géographie est accueilli. Première étape : un questionnaire du Labos 1point5 envoyé à l’ensemble des personnels du laboratoire, soit quelque 70 personnes, pour connaitre leurs pratiques alimentaires, de travail et de déplacements. Nous avons eu plus de 60% de répondants
, se réjouit Alain Clappier, directeur du laboratoire.
Suite à ce premier travail, des mesures ont été identifiées, comme prendre plus le train et moins l’avion, réduire notre matériel informatique, aller vers plus de sobriété. Un questionnaire va être envoyé pour voir lesquelles sont le plus acceptées par nos membres, déjà sensibles à la question de par les thématiques de recherche du Live, en lien avec l’environnement.
Une démarche participative essentielle pour Alain Clappier qui prône l’adhésion. Il faut trouver des compromis. Ne pas tenir de discours trop radicaux.
L’Observatoire astronomique de Strasbourg, engagé de longue date
Depuis 2019, l’observatoire s’est engagé dans la réduction de son empreinte environnementale à travers la création du Groupe de réflexion pour l’écologie appliquée au travail (Great) et la réalisation de bilans annuels de gaz à effet de serre via l’outil GES1point5. Membre du réseau des laboratoires en transition de labos 1point5, neuf actions sont consultables sur la plateforme du réseau. Parmi lesquelles deux ont été votées en conseil de laboratoire : prendre le train pour les trajets directs de moins de 6h, même si le billet est plus cher qu’en avion, rendre végétariens tous les événements organisés par l’observatoire.
En 2023, une référente Mobilité durable a été nommée pour veiller à la promotion du vélo (ateliers d’entretien, outils partagés…). L’observatoire met également en avant la biodiversité (Fresques, sorties...) et propose un atelier SEnS pour multiplier les espaces de discussions.
Une collecte mutualisée pour le recyclage des déchets polystyrène
Les boites en polystyrène expansé sont utilisées en recherche pour le transport des échantillons réfrigérés, voire congelés. Ce matériau peut servir à la fabrication de panneaux isolants pour des bâtiments. Mais, faute de circuit de collecte, la majorité de ces boites est incinérée avec les déchets classiques.
Grâce au soutien de la mission DDRS via les financements « Les Référents DDRS en mode Action », sept unités sur les campus de Médecine (ITM, CRBS), Esplanade (IBMC, IBMP, IPCB) et Cronenbourg (IPCMS, ICS) ont collecté 64 m3 de polystyrène sur huit mois. La collecte des boites a été assurée en vélo cargo électrique par la société Green Phoenix, et leur acheminement jusqu’à la société de recyclage Sopraloop, localisée au Port du Rhin, en camionnette électrique.
Cette expérience portée par Anne-Laure Charles, ingénieure de recherche au CRBS, Béatrice Chane-Woon-Ming, ingénieure d’étude à l’IBMC et Irène Arrata, ingénieure de recherche à l’ITM, a démontré la faisabilité logistique d’une telle collecte, mais aussi ses contraintes comme le besoin d’espace pour assurer le stockage, même temporaire, de ces boites.
Réflexion collective et participative à l'Institut terre et environnement de Strasbourg
L'Institut terre et environnement de Strasbourg (Ites - CNRS/Unistra/Engees) s’est doté d’une charte éco-responsabilité incitative : les surcoûts liés aux déplacements en train, par rapport à l’avion, sont pris en charge par la direction.
Une démarche participative, à l’aide de l’outil d’intelligence collective des Chapeaux de Bono, a été proposée pour débattre de pré-propositions sur des pauses repas végétaliennes, des participations aux colloques au-delà de 6 000 km en visio sauf pour les non-permanents. Sans oublier une réflexion sur l’origine des financements en particulier par des entreprises d’origines fossiles. Elles ont été ensuite mises au vote du personnel puis du conseil de laboratoire. Les freins ont porté sur le fait qu’il faudrait des règles s’appliquant à tous les laboratoires de l’université. Enfin, suite au questionnaire mobilité, nous avons fait installer un abri sécurisé pour 42 vélos
, résume Laurence Jouniaux, directrice de recherche au CNRS et référente DDRS du laboratoire.
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