Par Edern Appéré
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Nappe phréatique rhénane : « L’enjeu est de transmettre ce bien commun à la prochaine génération »

150 milliards de m3, cinq millions de consommateurs répartis sur trois pays : les chiffres pour décrire la nappe phréatique du Rhin donnent le tournis. Une vaste quantité d’eau souterraine surveillée depuis douze ans dans le cadre du projet européen ERMES-ii-Rhin. Une initiative à laquelle l’Institut terre et environnement de Strasbourg (Ites - CNRS/Unistra/Engees) participe, en apportant son expertise sur la mesure de polluants. Rencontre avec Gwenaël Imfeld, directeur de recherche CNRS.

ERMES-ii-Rhin scrute l’état de ce qui est l’une des plus grandes nappes d’Europe de l’Ouest grâce à 250 points de mesure disposés le long de la frontière franco-allemande, dans des milieux aux propriétés diverses. La nappe rhénane est comme une sorte d’éponge, explique Gwenaël Imfeld. Elle est le reflet de nos pratiques agricoles sur les six à huit dernières décennies. On y observe la présence d’anciennes molécules qui ont été utilisées en agriculture et de leurs remplaçantes. L’existence de toutes ces substances est la signature de l’anthropocène.

« La nappe rhénane est comme une sorte d’éponge. Elle est le reflet de nos pratiques agricoles sur les six à huit dernières décennies. »

Le chercheur et ses collègues se sont penchés en particulier sur la présence d’atrazine, pesticide très utilisé pendant les 30 glorieuses jusqu’à son interdiction en 2003. Ils ont observé la façon dont il s’infiltre dans la nappe grâce à l’étude de la zone non saturée*. Dans cette zone d’une épaisseur d’un à plusieurs mètres peuplée de bactéries et de micro-organismes, l’eau circule entre les grains de sol et les racines. Les 20 à 30 premiers centimètres font office de tampon entre la surface du sol et la nappe.

99 % de la quantité de pesticides appliqués dans les champs se dégrade par l’action des micro-organismes, du soleil et de l’hydrolyse dans la zone non saturée, formant in fine des gaz. Une partie donne naissance à des produits de transformation, de nouvelles molécules potentiellement tout aussi toxiques et persistantes, relate Gwenaël Imfeld. L’infime quantité restante, de l’ordre de 1 % de la quantité initiale reste stockée dans les racines, la terre et est relarguée très progressivement. Problème, lorsque l’atrazine et ses produits de transformation atteignent la nappe, ils la contaminent et plus rien ne peut permettre de les dégrader.

Des résidus toxiques présents jusqu’en 2100

Gabrielle Chédin, doctorante à l’Ites, a réalisé une modélisation de la zone non saturée pour en connaître le comportement précis. Un travail susceptible d’être utilisé pour étudier la présence d’autres pesticides, l’atrazine n’étant qu’une des 500 molécules qui ont été utilisées dans la région. 

Des mesures sont faites tous les cinq ans et relèvent des niveaux de contamination stables, plus de vingt ans après l’interdiction de ce pesticide. D’après notre modèle, on en retrouvera des résidus jusqu’en 2100, alerte le chercheur. Cette étude montre que les interdictions de produits phytosanitaires ont un effet réel, mais très lent à se manifester. La zone non saturée constitue une barrière efficace, mais aussi un réservoir à long terme. Les décisions agricoles façonnent la qualité de l’eau pendant des décennies.

« L’eau souterraine est un bien commun »

L’eau souterraine est un bien commun qui n’appartient ni aux agriculteurs, ni aux industriels, ni aux écologistes… l’enjeu collectif est de transmettre cette ressource en bonne santé et en quantité à la prochaine génération. Pour retirer les molécules de synthèse de l’eau potable, il faudrait mettre en place des technologies membranaires qui peuvent éliminer une large gamme de micropolluants, mais pas tous. Ces technologies ont l'inconvénient d'être coûteuses, énergivores et produisent des concentrats à traiter. La prévention des contaminations à la source reste donc essentielle !, souligne Gwenael Imfeld. Les solutions, on les connaît depuis longtemps : vu l’ampleur de la tragédie sanitaire, nous devons opérer collectivement et urgemment un changement systémique, progressif et planifié vers une agriculture protégeant les agriculteurs et les consommateurs et sans intrants de synthèse.

« Vu l’ampleur de la tragédie sanitaire, nous devons opérer collectivement et urgemment un changement »

Un objectif de l’ordre du raisonnable selon le chercheur, citant des trajectoires élaborées par l’Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement (Inrae) pour atteindre une proportion majoritaire de production agricole en agroécologie à l’horizon 2050. L’agriculture biologique constitue l’une des voies réalistes pour y parvenir, alors qu’elle ne représente qu’environ 10 % de la surface agricole française actuelle. L’eau est au cœur de problématiques agronomiques, économiques et sanitaires qui concernent les humains et non humains. Les agriculteurs sont en première ligne, ce sont eux qu’il faut aider en priorité, économiquement et politiquement, pour changer de modèle.

* Étude financée par l'Institut interdisciplinaire Switch | Durabilité de l'eau et des villes

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