Le design, outil des entreprises pour forcer à utiliser l’IA
Alertés par l’apparition de l’IA sur différents logiciels qu’ils utilisaient, trois chercheurs du collectif Limites numériques ont mené une enquête sur l’utilisation du design par les entreprises du numérique pour pousser à l’adoption de ces fonctionnalités. Parmi eux, Anaëlle Beignon, doctorante, designeuse d'interaction, au sein de l'unité de recherche Approches contemporaines de la création et réflexion artistiques (Accra) qui s’intéresse en particulier aux impacts environnementaux et sociaux du numérique.
Quand avez-vous vu apparaitre l’IA dans les interfaces que nous utilisons au quotidien ?
Logiciels de création, moteurs de recherche, logiciels de collaboration à distance, applications de messagerie ou de visio... En 2024, nous avons commencé à voir apparaitre des fonctionnalités alimentées par l'IA sur différents logiciels que nous utilisions. Ce qui frappe, c'est la manière dont les entreprises du numérique poussent à l'adoption de ces fonctionnalités, en particulier par le biais du design. Il nous semble que ce phénomène est inédit dans l'histoire des interfaces.
Comment avez-vous constitué votre corpus ?
Nous avons commencé à collecter des captures d’écrans en septembre 2024 et avons lancé un appel sur nos réseaux sociaux. Nous avons ainsi pu rassembler 90 screenshots de 53 services numériques différents.
Qu’avez-vous observé ?
Le design est utilisé pour orienter vers des fonctionnalités d’IA à une époque où l’IA générative n’était pas une habitude dans les usages du grand public et était au centre de nombreuses controverses sociales et environnementales. Les enjeux pour les plateformes étant de donner une forme positive à l’IA, rassurer sur ces technologies qui ont bénéficié d’investissements massifs qu'il faut rentabiliser.
Quels sont les stratagèmes utilisés pour imposer l’IA dans les interfaces ?
Le premier concerne l’affichage, en rendant l’IA omniprésente, notamment sur les écrans d’accueil. L’IA est mise en avant par le designer via la hiérarchie des éléments. Parfois même, la manière dont l’IA intégrée vient perturber l’usage de l’utilisateur. Par exemple, elle se lance toute seule sans qu’on ne le veuille. Elle peut aussi être mise en avant avec une couleur sur une barre d’outils monochrome.
Vous parlez aussi de l’utilisation de la métaphore ?
Les métaphores sont employées en design pour donner du sens aux technologies grâce à des éléments connus. Par exemple, sur votre ordinateur, il y a un bureau, des fenêtres… Dans le cas de l’IA, on observe une récurrence de la métaphore de la magie avec des petites étoiles, des paillettes, l’utilisation de la couleur violette. L’IA, présentée comme magique, opacifie le traitement technique et détourne le fait qu’on ne sait pas comment on arrive à un résultat. La métaphore de la magie rend aussi plus acceptable l’erreur qui est transformée en surprise. Autre métaphore utilisée, mais plus connue : celle de l’assistant. Dans le narratif, l’idée est de faire croire que nous sommes en position de contrôle sur la technologie.
Le collectif Limites numériques
Créé en 2022, et regroupant des chercheurs français en informatique et en design, le collectif Limites numériques aborde la problématique de l’impact environnemental du numérique par les usages et le design des services numériques et interactifs. Comment changer nos manières de concevoir des outils pour entrer dans les limites planétaires. Voir comment en tant qu’acteurs de la conception numérique, en design ou en développement, sortir des schémas traditionnels de l’innovation qui demande toujours plus de ressources, et la penser d’une autre manière
, précise Anaëlle Beignon qui donne l’exemple d’une bibliothèque d’inspirations alternatives, l’inspirothèque.
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