Par Edern Appéré
Temps de lecture :

Émojis : « Loin d’appauvrir le message, ils l’enrichissent »

Omniprésents dans notre quotidien numérique, les émojis ont mille et une fonctions. Analyse de six facettes de ces pictogrammes sous forme d’acrostiche, avec Auphélie Ferreira, chercheuse en linguistique française au laboratoire Linguistique, langues, parole (Lilpa – Unistra).

E comme enrichissement

Loin d’appauvrir le message, les émojis l’enrichissent en évitant notamment les malentendus. Ils apportent des précisions supplémentaires à la conversation, au message texte : le sens d’un énoncé, la relation que les interlocuteurs entretiennent, exprimer un accord ou désaccord, mais peuvent aussi préciser comment un message a été formulé, en y ajoutant un émoji qui représente un sourire, la colère, le fait de crier, de pleurer, explique Auphélie Ferreira. C’est un système sémiotique à part entière, un système de signes organisé qui complète le texte. 

M comme mimique

En communication en face-à-face ou en visio, d’autres éléments que la communication verbale participent à la production du sens. L’usage des émojis permet de réintroduire le non-verbal tel que la gestualité, l’intonation, les mimiques dont l’écrit peut être naturellement privé, note la chercheuse. 

O comme omniprésence

La démocratisation des émojis a été rendue possible par leur introduction dans les smartphones et les plateformes en ligne telles que les réseaux sociaux. Les émojis sont désormais présents dans tous les logiciels que nous utilisons. Lorsque l’on saisit la suite de caractères deux points, tiret et la parenthèse fermante, le traitement de texte Word les transforme automatiquement en émoji, observe Auphélie Ferreira.

Les émojis participent de la multiplication des modalités de nos communications quotidiennes : texte, image, vidéo, son. Les messages vocaux en font partie également. Ils sont le sujet d’un projet de recherche sur lequel je travaille actuellement, indique la linguiste.

J comme Japon

Le terme émoji est apparu au Japon au début des années 2000. Créé par l’opérateur téléphonique japonais NTT Docomo, il signifie littéralement « image-caractère », retrace Auphélie Ferreira. Contrairement aux émoticônes, exclusivement composées de signes typographiques ( : ), ^^ ), les émojis sont des pictogrammes dessinés. Historiquement, ce sont les émoticônes qui ont vu le jour en premier. Mais leur usage est désormais supplanté par les émojis, aux graphismes plus riches et plus ludiques.

I comme indice d’affect

Les émojis remplissent des rôles linguistiques différents qui vont au-delà de la simple décoration. Les émojis permettent au locuteur de préciser son positionnement subjectif par rapport à ce qu’il dit : ironie, tristesse 😭, surprise 😯, agacement 😐, note Auphélie Ferreira. Selon Pierre Halté, maître de conférences à l’Université Paris Cité qui les a beaucoup étudiés, les émojis « pointent » vers l’affect du locuteur et le rend perceptible.

S comme substitution

Les émojis peuvent remplacer un mot ou reformuler une séquence textuelle pour l’expliciter, l’exemplifier. Leur avantage, notamment par rapport aux Gif, est qu’ils peuvent s’intégrer à la syntaxe de la phrase. Exemple : l’emploi du pictogramme 🎁 pour « cadeau », l’utilisation d’un émoji à la place d’un participe passé à valeur adjectivale (« j’étais choqué > j’étais 😯 »), ou d’un verbe à l’infinitif (« j’avais envie de 🤮 »).

Le sens premier de certains pictogrammes peut aussi être détourné par les internautes, notamment pour contourner la modération mise en place sur les plateformes. Exemples : la feuille d’érable pour parler de cannabis ; aubergine et pêche pour des attributs à connotation sexuelle.

Enfin, l’usage de tel ou tel émoji peut faire office de code ou de référence commune pour un groupe social donné. La présence des émojis tête de cochon & drapeau français, par exemple, est courante dans les mouvements nationalistes et d’extrême droite.

Catégories

Catégories associées à l'article :

Mots-clés

Mots-clés associés à l'article :

Changer d'article