Décès de Pierre Chambon : « La recherche est une nécessité, non un luxe »
Scientifique hors norme, leader infatigable et bâtisseur visionnaire, Pierre Chambon, l'une des grandes figures fondatrices de la biologie moléculaire moderne et pionnier de l'étude des récepteurs nucléaires, s'est éteint le 5 mai 2026 à Strasbourg, à l'âge de 95 ans. Au fil d'une carrière de plus de cinq décennies, ses travaux ont structuré des champs entiers, de la biologie de la chromatine à la pharmacologie endocrinienne.
Né le 7 février 1931 à Mulhouse, en Alsace, Pierre Chambon mène ses études à la Faculté de médecine de Strasbourg, où il soutient sa thèse en 1958. Très tôt, son intérêt se porte vers les fondements moléculaires du vivant plutôt que vers la pratique clinique.
En 1963, il participe à la découverte du poly(ADP-ribose), polynucléotide alors inconnu, dont on reconnaîtra ensuite le rôle central dans la réparation de l'ADN et la signalisation chromatinienne. Six ans plus tard, son laboratoire établit que les cellules eucaryotes possèdent plusieurs ARN polymérases distinctes. Une découverte qui ouvre la voie à la dissection moléculaire de l'expression génétique chez les organismes supérieurs.
En 1975, son équipe contribue à établir, par la biochimie et la microscopie électronique, que le nucléosome constitue l'unité élémentaire et répétée de la chromatine, et démontre le rôle des histones dans le surenroulement de l'ADN. En 1977, son laboratoire compte parmi ceux qui mettent en évidence l'existence des « gènes morcelés » — interrompus par des introns — dans les génomes animaux, découverte qui bouleverse la compréhension du stockage et du traitement de l'information génétique.
Des retombées pharmacologiques considérables
L'étape suivante est consacrée à l'architecture régulatrice des gènes eucaryotes. Entre 1980 et 1987, son groupe caractérise les éléments promoteurs des gènes codants et contribue de manière décisive à l'identification de l'« enhancer », classe de séquences régulatrices agissant à distance pour contrôler la transcription.
À partir de 1985, son laboratoire clone les récepteurs des œstrogènes et de la progestérone et élucide pas à pas la manière dont les hormones stéroïdes modulent l'expression génique. À partir de 1987, il étend cette démarche aux récepteurs de l'acide rétinoïque. De ces travaux émerge la reconnaissance d'une véritable superfamille de récepteurs nucléaires et une compréhension nouvelle de la convergence sur le génome des signaux endocriniens, développementaux et métaboliques.
Oncologie, dermatologie, maladies métaboliques, médecine de la reproduction… Les retombées pharmacologiques sont considérables. Le scientifique met également au point une méthode élégante permettant d'induire des mutations somatiques chez la souris à un moment choisi et dans un tissu choisi, outil devenu depuis indispensable à la génétique in vivo.
Plus de 900 publications
Pierre Chambon, qui est l'auteur de plus de 900 publications, fut classé parmi les chercheurs mondiaux les plus éminents dans le domaine des sciences de la vie pour la période 1983-2002. Fondateur de l'Institut de génétique et de biologie moléculaire et cellulaire (IGBMC), qu’il dirige jusqu’en 2002, il est récompensé entre autres par la médaille d'or du CNRS (1979), le prix Louisa-Gross-Horwitz à deux reprises (1999 et 2018), le prix d'honneur de l'Inserm (2004) et le prix Lasker (2004). De 1993 à 2003, il est titulaire de la chaire de Génétique moléculaire au Collège de France et membre de l'Académie des sciences (depuis 1985). De 2012 à 2021, il occupe la chaire de Biologie et génétique moléculaires de l'Institut d'études avancées de l'Université de Strasbourg (Usias). La France l'a fait commandeur de la Légion d'honneur et grand officier de l'ordre national du Mérite.
Avec le biochimiste Jean-Pierre Ebel, il est également cofondateur de l'École supérieure de biotechnologie de Strasbourg et dirige par la suite l'Institut clinique de la souris. Il est aussi le fondateur scientifique, en collaboration avec le biologiste Philippe Kourilsky, de la première société de biotechnologie en France, Transgene en 1979.
Ceux qui l'ont côtoyé gardent le souvenir d'un chercheur exigeant d'une énergie redoutable, alliant la culture du biochimiste classique à la curiosité de l'explorateur. Il a formé des générations de biologistes moléculaires, dont beaucoup dirigent aujourd'hui leurs propres laboratoires, et il est resté jusque tard dans sa vie un acteur engagé du débat scientifique, conservant un laboratoire émérite et participant à la définition stratégique de la biotechnologie française. La recherche est une nécessité, non un luxe
, comme il aimait à le rappeler.
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