De la damnatio memoriae à la cancel culture : comment s’écrit notre mémoire ?
Effacer le souvenir d’un empereur romain, déboulonner une statue, rebaptiser une rue... À plus de deux mille ans d'écart, ces démarches interrogent un même phénomène : la manière dont les sociétés construisent, transforment ou gomment leur mémoire collective. C'est cette question qui est au cœur du nouveau projet de recherche de l’Institut thématique interdisciplinaire Histoire, religions, archéologie et anthropologie (Hisaar), inauguré par un colloque les 10 et 11 septembre à Strasbourg.
Pourquoi rapprocher la damnatio memoriae et la cancel culture ? La première désigne une pratique de l'Empire romain consistant à effacer la mémoire d’une figure publique jugée indigne ; la seconde renvoie aux débats contemporains sur la remise en question de certains héritages historiques. Ces deux concepts nous permettent d’interroger les mécanismes de manipulation, de légitimation et de redéfinition de la mémoire collective
, résume Michele Cutino, professeur d'histoire de l'église ancienne, coordinateur de l’ITI Hisaar.
Au cœur du projet se trouve la mémoire religieuse, envisagée comme un processus en perpétuelle évolution. Nous nous intéressons à cette dialectique entre conservation et évolution du sacré
, poursuit le chercheur. À travers différentes périodes et traditions religieuses, les chercheurs étudieront la manière dont les identités se construisent, se déconstruisent et se reconstruisent au fil du temps.
Analyser les mécanismes délibérés
Cette réflexion porte aussi bien sur les figures fondatrices que sur les textes, les pratiques rituelles ou encore les espaces sacrés. Ce qui nous intéresse, c’est d’analyser les mécanismes délibérés qui consistent à effacer la mémoire d’un personnage, d’un groupe ou encore d’un événement donné, que ce soit pour la faire disparaître ou pour en remodeler la perception
, explique Gabriella Aragione, professeure d’histoire du christianisme ancien, responsable recherche de l’ITI Hisaar. Les chercheurs analyseront ainsi les stratégies d'effacement, de réécriture et de réinterprétation du passé ainsi que leurs effets sur les identités religieuses.
Pour étudier ces mécanismes, le projet réunit des spécialistes d'horizons variés : historiens, archéologues, philologues, sociologues, sémioticiens, anthropologues et historiens de l'art. Ils confronteront leurs approches sur des terrains allant de l'Antiquité à l'époque contemporaine et portant sur différentes traditions religieuses.
Faire dialoguer des disciplines
Après un colloque inaugural consacré aux enjeux théoriques, plusieurs rencontres exploreront des études de cas, notamment autour de la Saint-Barthélemy, des représentations contemporaines des origines du christianisme ou de la mémoire de l'islam chiite. En 2027, une université d'été internationale, organisée par Daniela Lefèvre Novaro, professeure d’archéologie grecque et responsable de la formation de l'ITI Hisaar, viendra compléter ce programme en réunissant des chercheurs de différentes disciplines autour des pratiques mémorielles et des espaces religieux.
Au-delà des objets étudiés, les chercheurs souhaitent relever un autre défi : faire dialoguer des disciplines qui travaillent encore souvent côte à côte. L'interdisciplinarité est passionnante mais elle est aussi difficile dans son application pratique : elle s’apprend et se construit avec le temps
, souligne Gabriella Aragione.
En savoir plus sur le colloque inaugural qui se tiendra les 10 et 11 septembre 2026 à la Maison interuniversitaire des sciences de l'homme - Alsace
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